Éloge de la lenteur

Easton Oliver

On passe notre temps à courir, à se presser, à vouloir être à l’heure, à vouloir en faire le plus possible dans la journée, dans la fin de semaine. Mais à force de cavaler ainsi en permanence, on passe à côté de plein de choses, dont le moment présent. Ce fameux moment qui peut paraître si inaccessible et surfait tellement d’articles et de billets ont été rédigés à son sujet. Le Saint Graal du bonheur, l’apothéose du bien-être. Pourtant, vivre dans le moment présent, ce n’est pas si compliqué. Mais ça demande des efforts qu’on n’est pas toujours prêts à faire.

Tout d’abord, ça demande de délaisser un peu ce passé réconfortant qui nous plonge dans la nostalgie. On a tous en tête des moments doux de notre vie, des gens qui nous ont quittés qu’on veut garder près de notre cœur ou des objets de notre enfance qui nous consolent. Mais en restant accroché à eux, on s’empêche bien souvent d’avancer et de sentir l’ici et maintenant. Les gens, les sensations ou les souvenirs ne vont pas disparaître à tout jamais parce qu’on s’en éloigne. L’important, en fait, c’est ce que ça aura laissé dans notre être et nul besoin de s’embourber de bibelots et boîtes à souvenirs pour cela. En se reconnectant, en ressentant, on y touche autant qu’en rouvrant le vieux coffre du grenier.

Puis, il faut aussi être en mesure de ne pas vivre dans le futur, de ne pas constamment se projeter et attribuer notre bonheur à ce qui pourrait arriver. Il est facile de planifier et de prévenir mais on en oublie parfois que le bonheur, c’est là, à cette seconde précise. Pas dans un éventuel voyage, dans un potentiel rendez-vous, dans une possible rencontre. Tout cela aura la possibilité de nous combler quand on y sera. Mais pour l’instant, on est ici, on respire, on vit dans ce moment infiniment petit mais si prometteur à la fois.

Et pour vivre ce moment présent, il faut ralentir, inévitablement. Il faut prendre le temps, de voir, de sentir, d’entendre, de toucher et de goûter. On va si vite que j’ai l’impression que nos sens sont moins aiguisés, moins sollicités. Et pourtant, c’est par nos sens qu’on apprend, qu’on compare, qu’on constate ce qui nous convient et nous répulse.  Combien de fois ai-je fait la grimace en goûtant quelque chose que je ne m’attendais pas, pour la simple et unique raison que dans l’empressement, je me suis trompée et j’ai ajouté le mauvais ingrédient? Et cela survient quand j’agis trop promptement, quand je me dépêche pour finir au plus vite.

Mais la vie, elle doit prendre son temps, elle doit être vécue au rythme de la nature. On a beau essayer de modifier son tempo, on finit bien souvent par s’épuiser au lieu de gagner. On ne la changera pas, on ne fera que la pervertir, que la contorsionner. Mais c’est nous qui souffrons le plus de cette bataille.

Alors, réapprenons à vivre lentement, à savourer, à délaisser, à alléger nos existences pour se concentrer sur l’essentiel. On peut adopter la simplicité volontaire, le minimalisme ou simplement s’accorder plus de temps pour ne rien faire. Et oui, cet art oublié pas si lointain où on était capable de rester assis sans avoir un appareil dans la main, de la musique dans les oreilles et une liste de choses à faire dans la tête.

Se libérer l’esprit et l’horaire, ça fait un bien fou et ça ne coûte rien. Qui n’a pas eu un jour envie de tout balancer, de quitter sa vie trop chargée pour aller s’installer au fond des bois? Ça nous arrive tous un jour et la raison est qu’on s’en met juste trop sur les épaules, qu’on veut trop en faire. Mais au lieu de rater la moitié de ce qu’on accomplit, accordons-nous le droit d’en faire moins mais mieux. Réapprenons à faire l’éloge de la lenteur, de la simplicité et de la beauté du monde. Ça ne pourra que nous faire du bien, une seconde à la fois.

 

Photo : Unsplash | Easton Oliver