Faire pour soi

Kirill Tonkikh

Depuis le début de la pandémie, plusieurs personnes ont été déstabilisées par tout ce temps désormais libre d’obligation. Pas d’activités au programme, pas de perte de temps dans les transports, pas de tâches ou d’impératifs outre le fait de se loger, se nourrir et tenter de travailler et de continuer à vivre malgré les chamboulements. Le lin mou a régné pendant des mois, on a vu de multiples photos d’hommes en habit de haut de corps avec un simple short pour le bas (pour ne pas nommer les incidents virtuels de caméras oubliées).

Mais ce qui ressort je crois de cette pause forcée, c’est la soudaine prise de conscience du nombre de choses que l’on fait pour les autres, souvent en contradiction avec nos envies et parfois même nos valeurs. Les sorties de bureau qui ne nous tentent pas vraiment, les réunions de connaissances (qu’on ne considère pas comme des amis mais qu’on n’ose pas éviter par crainte d’être jugé), les discussions avec des gens que l’on croise mais qui restent en surface car au fond, on fait ça pour être poli…

Notre vie était parsemée de petits moments malaisants et futiles qui n’enrichissent en rien nos existences. Et du jour au lendemain, tout cela est disparu. Silence radio. Et secrètement, beaucoup de gens ont soupiré de soulagement. Plus de masque (métaphorique on s’entend), plus de sourire forcé, plus de jasette sur la météo… Soudainement, on avait une bonne raison de s’enfermer et ne pas parler à un autre humain, sauf lorsque nécessaire.

Ça peut sembler un peu sauvage ce que je décris, surtout pour les plus extravertis. Mais concrètement, on a pris la mesure de la futilité. Et surtout, on s’est reconnecté à soi, à ce qui nous tente vraiment, à nos valeurs, à ce qui nourrit notre âme. Car au lieu de regarder la série de l’heure juste pour pouvoir suivre les conversations autour de la machine à café, on a dévoré des livres dont personne ne parle, on s’est adonné aux activités qui nous correspondent.

J’ai une amie qui m’a avoué avoir changé du tout au tout ses habitudes car elle n’osait pas le faire avant de peur d’être jugée. Au lieu de la soirée télé, elle fait maintenant du tricot, des mandalas et des casse-têtes et elle s’en porte véritablement mieux. En me confiant ce qu’elle considérait elle-même comme des activités moches, elle a réalisé que le jugement venait d’abord d’elle-même, que la pression de correspondre aux modèles émanait de son propre esprit.

Je lui ai alors partagé ma vision de la chose : si on veut trop faire plaisir aux autres, on finit par décevoir tout le monde, incluant soi-même. Car on a tous en tête des gens qui sonnent faux, des gens dont on sait que le vernis finira par craquer un jour ou l’autre, que ce soit à cause de la crise de la quarantaine ou d’un coup dur de la vie. Alors que ceux qui s’écoutent et qui vivent selon leurs envies et leurs valeurs, on les ressent plus heureux, plus épanouis et on a envie de les côtoyer.

Cette amie qui s’est reconnectée dégage une énergie tellement positive que je ne pouvais faire autrement que de lui faire remarquer. Une étincelle illumine son regard, sa peau est radieuse, son dos est droit et elle bouge dans son corps différemment. Comme si elle ne portait plus le poids du monde sur ses épaules et qu’elle avait maintenant la possibilité de déplacer des montagnes.

Ça, c’est un des effets positifs d’une crise telle qu’on l’a vécue. Parce oui, il y en a du beau dans toute cette noirceur et qu’il ne faut surtout pas oublier les bénéfices. Je ne veux vraiment pas qu’on confonde cela avec de l’individualisme ou de l’égocentrisme. On demeure dans le respect d’autrui ici. Mais justement, faire du bénévolat, aider son prochain, s’impliquer dans des causes auxquelles on croit, ça aussi, c’est s’aligner avec ses valeurs et principes de vie. Tout comme se permettre de ne pas être toujours disponible aux milles activités et sorties; ça peut faire du bien, autant à soi qu’aux autres. Car lorsqu’on se rend disponible pour vrai, on est tout là, on est plus investi et présent. Faire pour soi, ça ne veut pas dire faire au détriment des autres. Ça veut juste dire être authentique. Et c’est une valeur qui mérite toute notre attention.

Photo : Unsplash \ Kirill Tonkikh

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