Les « arnacoeurs »

Nick Fewings

On en entend parler, on sait que ça existe, mais on peine à comprendre comment des gens peuvent tomber dans le panneau. Je parle ici des arnaques amoureuses qui font l’objet d’un dossier diffusé sur le site de Radio-Canada. Jeff Yates a percé le mystère et rencontré les victimes de ces fraudeurs méticuleux et bien préparés.

Le Centre antifraude du Canada (CAC) a dénombré 721 personnes victimes de fraude amoureuse en 2017 au Canada. 18,1 millions de dollars leur ont été soutirés et seulement 1 à 5% des cas ont été signalés aux autorités. Ce qui signifie que la majorité de ceux-ci demeurent dissimulés, probablement pour cause de honte et d’un brin de déni. Mais se faire arnaquer par un inconnu qui tricote son jeu comme un long foulard pour étouffer sa proie, ça n’a rien d’anodin ou de farfelu.

Mais ça met aussi en lumière à quel point notre société est en mal d’amour. Je ne compte plus le nombre d’invitations mystérieuses que j’ai reçu sur Facebook de même que les profils bidons que j’ai pu voir (et dénoncer) sur les plateformes de rencontre en tout genre. On est loin de l’époque de la séduction s’étalant sur plusieurs mois et où les parents devaient donner leur consentement pour que deux personnes se fréquentent.

Aujourd’hui, tout va vite et il est facile de s’inventer une vie romancée en puisant des morceaux de l’existence des autres dans le monde virtuel. Une photo par ici, un bout d’histoire triste par là et hop, on se crée un beau scénario qui fera fondre le cœur de madame X. Et, au bout de la ligne, une femme se fait prendre dans la spirale infernale et peut y laisser, non seulement ses REER mais sa santé mentale aussi.

Et pourquoi donc ces femmes se laissent-elles berner ainsi? Avec la valorisation du couple et de l’amour parfait qu’on nous expose dans la panoplie des films romantiques qui polluent le box-office année après année, on a tous un peu une part de responsabilité. Je parle par expérience. Quand on est une femme célibataire, on se fait constamment demander pourquoi on est seule, on se fait présenter des gens, on nous demande ce qui cloche chez-nous, etc. La pression est forte pour nous « matcher », comme si on dérangeait, comme si on faisait tache dans le beau tableau des duos parfaits.

Mais quand on gratte la surface, on se rend compte que ça confronte les gens dans leur propre peur de la solitude. Et, bien souvent, quand on questionne nos proches sur leur niveau de bonheur, plusieurs avouent avec gêne qu’ils ne sont pas si comblés par leur relation mais l’endure simplement pour ne pas être esseulés ou par simple habitude. C’est triste, mais c’est une certaine réalité dont on n’aime pas tant parler.

Alors, ces gentes dames qui se laissent séduire par les Don Juan virtuels ne constituent que les conséquences malheureuses de la glorification absolue du couple et de l’amour à tout prix. Et je peux les comprendre un peu de vouloir se trouver un Jules quand elles se font constamment juger sur leur situation. On peut aussi penser à celles qui sont prises dans un mariage malheureux et qui tentent simplement de sortir d’un carcan étouffant.

Vouloir être heureux, c’est très louable et compréhensible. Mais, avant d’aller chercher le bonheur dans un profil Facebook douteux, il faut se questionner sur ses propres valeurs et se forger un instinct à toute épreuve. Et même si vous rencontrez votre Valentin dans les rangées de l’épicerie au lieu d’un groupe de célibataires sur Internet, il se peut qu’il ne soit pas honnête sur sa situation ou ses intentions. Alors au bout du compte, je crois qu’il faut surtout apprendre à s’aimer et à apprécier notre vie telle qu’elle est pour ne pas être vulnérable aux aléas de la vie amoureuse. On risque moins, ainsi, d’être la cible facile des « arnacoeurs ».

 

Photo : Unsplash | Nick Fewings

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