Et si on prenait le temps…

Harry Sandhu

On est juste en mai. C’est ce que je me répète depuis quelques jours. Car j’ai déjà l’impression d’avoir manqué de temps, de ne pas avoir assez profité des premiers jours de beaux temps, de ne pas savourer chaque rayon du soleil et chaque nouvelle pousse qui se pointe dans mon jardin. Le temps, peu importe l‘âge ou le statut social, semble nous manquer à tous.

Vous me direz peut-être que c’est la crise de la quarantaine qui s’amène, que ça va passer, qu’on finit tous par s’en remettre et par vivre notre petit train-train quotidien comme avant. Mais je n’ai pas envie de cela. Je n’ai pas envie de me réveiller un beau matin et de regarder derrière pour me dire que j’aurais dû mieux user de mon temps. Je ne veux pas vivre dans le regret. Même si j’ai l’impression d’avoir fait de bons choix de vie, même si je sais que mes décisions sont, pour la plupart, en accord avec mes valeurs, j’ai quand même ce sentiment de ne pas toujours être pile là où je devrais être.

Bien sûr, donnez-moi 18 millions de dollars et je balancerai tout pour me concentrer à 110% à mes passions et à la découverte du monde. Mais même avec ça, je ne suis pas certaine que je serais entièrement satisfaite. Je ne crois pas que ce soit une question d’argent ou de valeur monétaire. C’est intérieur, c’est en nous que ça se passe. Pas dans notre compte de banque ni selon nos pieds carrés.

Se laisser guider par son instinct, laisser émerger les idées pour qu’elles nous dictent notre chemin, c’est une philosophie que je tente de mettre en pratique au quotidien mais qui n’est pas toujours évidente. Parfois, mon instinct n’est qu’un faible murmure et il se fait enterrer par plein d’influences externes. Par moment, aussi, il m’arrive de le faire taire car je ne suis pas prête à l’entendre, à l’assumer. Et je sais que je suis loin d’être la seule à vivre cela.

Ça fait peur des fois ce qu’on se dit à soi-même, ça effraie, ça donne des frissons. Mais, même si on balaie, qu’on pellete par en avant, si c’est une conviction de notre être, ça reviendra et un jour, on aura l’accueil nécessaire pour l’accepter. Tout comme, quand on est dans une relation qui ne fonctionne pas, ça peut prendre du temps avant qu’on franchisse le pas qui nous en libérera. Qui a dit que ce serait facile, cette vie, après tout?

On est juste en mai. Mais je dois trouver le moyen de me déposer, de prendre le temps de vivre pour ne pas arriver en septembre, sur le point de partir pour Madrid, avec la langue à terre et la tête épuisée. Je répète fréquemment qu’on ne sauve pas des vies, pour protéger mes collègues de l’épuisement et pour relativiser ce qui parfois nous paraît grave sans vraiment l’être. Mais j’ai plus de difficulté à appliquer à moi-même ce que je prône pour les autres. Cordonnier mal chaussé?

Prendre le temps de vivre, un jour à la fois, sans stresser pour le lendemain, sans ressasser le passé. Être ici et maintenant, dans l’instant présent, concrètement. C’est facile de dire « oui, oui, je suis toute là » tout en pensant aux courses à faire et au retard sur le projet. Le phénomène « multitâches » est un fléau dans notre société de performance. Mais après, il ne faut pas se surprendre de la charge mentale que ça génère…

Et si on mettait de côté la pression, la surcharge, le stress et la fatigue pour vivre plus léger, pour cesser de s’empêtrer de biens matériels et de factures qui s’empilent pour se concentrer sur nous, les humains. Vous savez, ces êtres que l’on côtoie sans toujours les voir, sans prendre le temps de savoir réellement comment ils vont, s’ils ont des soucis, s’ils sont préoccupés ou plutôt euphoriques d’une nouvelle idée, d’une nouveau projet de vie? Et si on prenait le temps, tout simplement. Il me semble qu’on arriverait moins vite à l’automne et à la course de la rentrée…

 

Photo : Unsplash | Harry Sandhu